De Nieuwpoort à La Rochelle en Elan 350

« Deux fois la route, trois fois le temps, quatre fois la grogne », dit on lorsqu’on doit s’infliger une navigation contre le vent. L’honnêteté intellectuelle oblige à dire que le dicton n’est pas jeune, et qu’il renvoie à une époque où les navires à voile remontaient au vent comme des sabots. Les bateaux d’aujourd’hui sont franchement plus performants au près, et leur VMG (*) n’a strictement rien de comparable. Il n’empêche : tirer des bords de Nieuwpoort (Belgique) jusqu’à Ouessant relève un peu de la punition. Dans ces moments-là on est plutôt content d’être à la barre d’un bateau raide à la toile et bon marcheur. L’Elan 350 n’est pas un pur coursier du calibre d’un JPK , mais cela reste un très honnête voilier de course-croisière, dont nous avons pu vérifier le caractère marin lors d’un passage de raz Blanchard résolument agité : avec 25 à 30 noeuds de vent orientés Ouest ce n’est pas complètement du vent contre-courant, en mortes-eaux le raz est évidemment moins redoutable, mais cela brassait tout de même assez fort à l’approche du cap de La Hague. Sous grand-voile au deuxième ris et foc ORC (**) notre Elan a franchi la zone délicate sans jamais nous donner l’impression que nous dépassions la mesure.

Une voile d’avant taillée pour la brise peut s’avérer précieuse, et d’un rendement incommensurablement supérieur à celui d’un génois partiellement roulé. Notre seule contrainte aura été de devoir, avant le raz de Barfleur et l’arrivée du coup de vent, dégréer le génois pour le remplacer par l’ORC; lorsque le génois en question porte des lattes verticales (de façon à offrir un rond de chute important tout en acceptant l’enroulement), cela implique une petite gymnastique consistant à l’affaler petit bout par petit bout tout en jouant du chausse lattes, autant dire qu’en mer c’est irréalisable autrement que par beau temps et mer plate. Conclusion : si l’on porte un génois sur enrouleur, la vraie solution consiste en un étai largable sur laquelle envoyer la voile de brise, qu’il s’agisse d’un foc solent (avec une coupe élancée et un point de drisse montant pratiquement aussi haut que celui du génois) ou d’une trinquette (de géométrie plus ramassée). Si de surcroît la dite voile de brise est dotée d’une bande de ris, nous voilà les rois de la piste jusque dans le mauvais temps.

De Nieuwpoort à La Rochelle, le parcours se présente sur sa plus grande partie comme une série d’enchaînements entre autant de passages à niveaux : Pas de Calais, raz de Barfleur, raz Blanchard, chenal du Four et raz de Sein. Il faut gérer les compte à rebours, tenir une moyenne, se poser si besoin avant un passage-clé pour éviter de refouler inutilement du courant. En 570 milles en compagnie du propriétaire de l’Elan, qu’il venait d’acheter d’occasion et que nous découvrions ensemble, nous n’aurons fait que deux courtes escales de quelques heures. Ces stops express peuvent être l’occasion de belles surprises : c’est ainsi qu’à Port Chantereyne (Cherbourg), sous une pluie battante à trois heures du matin, vous êtes accueillis au bord du quai par le veilleur de la capitainerie, venu vous communiquer le code d’accès des douches.

En approche du raz de Sein sous code zéro, une voile très appréciable en croisière, pour se déhaler près du vent par petit temps autant que pour allonger la foulée au portant par brises soutenues, en se compliquant moins la vie qu’avec un spi.

Quant à l’escale à l’Aber Wrach, il vaut autant pour la disponibilité des marins du port que pour l’endroit lui-même : l’approche et le chenal offrent une ambiance et des paysages somptueux. Lorsqu’après cela vous repartez pile comme il faut pour cueillir simultanément la renverse de courant et la bascule de vent au Noroît devant Portsall (merci Arôme, modèle de prévision haute résolution de Météo France), vous vous dites que la vie de convoyeur offre régulièrement des petits plaisirs qu’il ne faudrait surtout pas banaliser.

C’est ainsi que nous en avons fini avec les allures de près, pour descendre du Conquet à la pointe du Raz par un temps de demoiselle et sous code zéro (encore une voile qu’on est heureux d’avoir en soute).

La fin de parcours se fera en revanche au largue serré sous les grains (jolie houle, beaux ciels), histoire de confirmer la stabilité de route des carènes dotées d’un arrière un peu large, d’un bouchain et de deux safrans; et de pester aussi, un peu, contre le système de prises de ris automatiques censé nous simplifier la vie mais qui nous obligeait systématiquement à nous déplacer en pied de mât pour faire circuler des bosses manquant singulièrement de fluidité.

Rien ne vaut le système de ris classique, avec croc d’amure, ou encore mieux mousqueton : moins de frictions, moins d’efforts, et surtout possibilité de gérer séparément les tensions de bordure et de guindant. C’est l’une des premières modifications que le propriétaire s’est promis de faire, et je ne lui donnerai pas tort …

 

 

 

(*) Velocity Made Good : vitesse de remontée dans le vent. Le VMG est la projection sur l’axe du vent du vecteur vitesse du bateau.

(**) Foc de brise ainsi dénommé car il est obligatoire à bord des voiliers de course au large depuis une – relativement ancienne – décision de l’Offshore Racing Congress.